1920…, des années follement prospères

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La Première Guerre mon­diale consti­tue un choc humain et finan­cier d’une ampleur inédite. Alors que les années 1920, pré­sen­tées comme les “Années folles”, sont vues comme un moment de dyna­misme éco­no­mique fort, la période de l’après-guerre est aussi un moment de grandes insta­bi­li­tés financières.

Premier conflit indus­triel de l’his­toire, la Première Guerre mon­diale consti­tue un tour­nant majeur au sein de l’ordre géo­po­li­tique mon­dial étant donné qu’elle consacre la fin de l’hé­gé­mo­nie poli­tique et éco­no­mique de l’Europe sur la scène inter­na­tio­nale, au pro­fit des Etats-Unis.
Il s’a­git aussi d’une période par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante pour com­prendre les capa­ci­tés de rési­lience et de rebond des éco­no­mies après un choc mili­taire, humain (40 mil­lions de dis­pa­rus entre 1914 et 1918) et social aussi impor­tant et massif. 

Durant toute la période du conflit, l’en­semble des res­sources pro­duc­tives, indus­trielles et natu­relles des nations euro­péennes ont été inves­tis dans l’ef­fort de guerre. Après deux ans d’a­dap­ta­tion, l’é­co­no­mie fran­çaise se tourne donc réso­lu­ment vers la fabri­ca­tion de maté­riels d’ar­me­ment, de muni­tions ou de machi­ne­ries lourdes, d’au­tant que le fort diri­gisme éco­no­mique de l’Etat s’al­lie avec le patro­nat dans la pro­duc­tion de guerre. Cependant, l’ex­plo­sion des dépenses publiques, qui sont pas­sées de 10% à 40% du PIB des bel­li­gé­rants a ren­for­cé, natu­rel­le­ment, le niveau de leurs endettements. 

En France, la dette atteint deux fois le niveau du reve­nu natio­nal aux sor­ties de la guerre, illus­trant ainsi la fra­gi­li­té des finances publiques natio­nales ; fra­gi­li­té qui ne tarde d’ailleurs pas à inves­tir le champ moné­taire avec la hausse de l’in­fla­tion. Alors que le Royaume-Uni met en place une poli­tique de rigueur afin de res­tau­rer l’étalon-or à la pari­té d’avant-guerre, l’Allemagne, au contraire, sti­mule les ten­dances infla­tion­nistes pour favo­ri­ser ses expor­ta­tions et amoin­drir la valeur réelle de la dette. Le gou­ver­ne­ment fran­çais décide, quant à lui, de suivre une logique atten­tiste, des­si­nant les traits d’un “chaos moné­taire” mal­gré un contexte de plein emploi. 

En France, on a en 1920 un Parlement bien ancré à droite, qu’on a appe­lé la Chambre bleue hori­zon, et qui été élu au len­de­main de la guerre avec beau­coup de mili­taires. Cette assem­blée, très conser­va­trice, pense qu’il faut main­te­nir une cer­taine sta­bi­li­té moné­taire et bud­gé­taire. L’ennui, c’est que la moi­tié du pays est à recons­truire. On a des mil­lions de bles­sés, de muti­lés, de han­di­ca­pés, de veuves, d’or­phe­lins et per­sonne n’i­ma­gine que l’État puisse les lais­ser sans com­pen­sa­tions. De ce fait, il parait impos­sible d’é­qui­li­brer le bud­get. On retrouve la même situa­tion en Italie, mais sur­tout en Allemagne. On a donc vrai­ment des défi­cits inévi­tables. Par ailleurs, Ceux-ci sont, notam­ment en France, lar­ge­ment finan­cés par la dette, de par la réti­cence de la Chambre à aug­men­ter les impôts, mais aussi par de la créa­tion moné­taire, ce qui va de nou­veau ali­men­ter l’in­fla­tion, voire de l’hy­per­in­fla­tion comme en Allemagne. Pierre Cyrille Hautcoeur 

L’ensemble de ce contexte per­met alors de prendre conscience de l’en­vi­ron­ne­ment éco­no­mique ori­gi­nal dans lequel évo­luent les années 1920 : une forte pré­sence éta­tique dans l’é­co­no­mie, une cer­taine désta­bi­li­sa­tion moné­taire et finan­cière chro­nique mar­quée par l’in­fla­tion, mal­gré le déve­lop­pe­ment d’un sec­teur privé dyna­mique et d’une demande forte. Ce para­doxe de finances publiques fra­gi­li­sées par la dette et d’une crois­sance conti­nue des entre­prises pri­vées, appa­rait comme à la fois comme la cause fon­da­men­tale d’une cer­taine crois­sance éco­no­mique durant cette décen­nie mais aussi de la Grande dépres­sion de 1929 ; dans un contexte d’hy­per­in­fla­tion, de poli­tiques res­tric­tives, de pra­tiques spé­cu­la­tives et de dettes exces­sives, soit de para­digmes éco­no­miques plus ou moins mal gérés par les Etats. 

Je pense que la pre­mière chose à faire lors­qu’on ana­lyse les années 1920, c’est d’a­ban­don­ner cette idée des “Années folles” pour toutes sortes de rai­sons. D’abord parce que c’est années, ne sont pas du tout uni­formes au niveau éco­no­mique. Il y a une pre­mière phase très infla­tion­niste, qui va jus­qu’au milieu des années 1920 dans la plu­part des pays euro­péens, puis une autre phase plu­tôt défla­tion­niste. Par ailleurs, la crois­sance est très sac­ca­dée en Europe, de telle sorte qu’on a beau­coup de peine à faire entrer l’en­semble des années 20 dans les “Années folles”. Christophe Farquet 

Dans tout les cas, les “Années folles” appa­raissent comme le moment de la nais­sance de l’é­tude macroé­co­no­mique moderne de par la mise en rela­tion de nom­breuses variables comme le cré­dit, l’in­fla­tion voire l’hy­per­in­fla­tion, les défi­cits bud­gé­taires, les dépré­cia­tion des changes, la balance cou­rante et les fuites de capitaux. 

La deuxième par­tie des années 1920 pré­pare la crise de 1929. D’abord parce qu’il y a un pro­fond pro­blème d’offre et demande, mais sur­tout une ten­dance défla­tion­niste, qui résulte des poli­tiques d’aus­té­ri­té très conser­va­trices mises en place pour sta­bi­li­ser les mon­naies. De plus, le sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal est essen­tiel­le­ment cen­tré sur pla­ce­ments de capi­taux à court terme et spé­cu­la­tifs. Christophe Farquet

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