Le miracle coréen

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Fondée en 1948, la Corée du Sud reste pour­tant l’hé­ri­tière du civi­li­sa­tion mil­lé­naire qui a connu des évo­lu­tions, voire des bou­le­ver­se­ments éco­no­miques sans pré­cé­dent à par­tir des années 1960, avant de s’im­po­ser comme un modèle de déve­lop­pe­ment, d’in­no­va­tions et de crois­sance à part entière.

Bien que l’exis­tence géo­po­li­tique de la Corée du Sud remonte à la fin des années 1940, soit à l’aube de la Guerre froide, celle-ci appa­raît pour­tant comme le pro­duit d’une his­toire com­plexe, mécon­nue mais struc­tu­rante au sein du conti­nent asia­tique, en tant que théâtre d’a­van­cées poli­tiques, éco­no­miques, cultu­relles et lin­guis­tiques abso­lu­ment déterminantes.

Une des par­ti­cu­la­ri­tés de la civi­li­sa­tion coréenne vient du déve­lop­pe­ment pré­coce de struc­tures éta­tiques. Dès le VIIIe siècle, celles-ci per­mettent d’en­clen­cher un mou­ve­ment d’af­fir­ma­tion éco­no­mique, sociale et poli­tique qui font alors de la Corée un ter­ri­toire dyna­mique mais sur­tout connec­té au monde chi­nois, qui consti­tue, durant cette période, un des ter­ri­toires d’in­no­va­tions les plus impor­tants de la planète.

Sous l’ère Joseon, au XIVe siècle, la mise en place d’un sys­tème poli­tique et social fort per­met d’i­nau­gu­rer un moment de forte pros­pé­ri­té éco­no­mique et cultu­relle, qui se concré­tise par d’im­por­tants pro­grès rizi­coles, com­mer­ciaux, ins­ti­tu­tion­nels, diplo­ma­tiques, ainsi qu’en terme d’al­pha­bé­ti­sa­tion de la population.

Cependant, à par­tir du XIXe siècle, une série de bou­le­ver­se­ments cli­ma­tiques et d’é­pi­sodes épi­dé­miques vont remettre en cause la sta­bi­li­té des struc­tures éco­no­miques de la Corée, d’au­tant que la concen­tra­tion de plus en plus impor­tante des terres entre les mains d’une cer­taine élite, la hausse de la pres­sion fis­cale sur les masses pay­sannes et la cor­rup­tion conduisent à un appau­vris­se­ment géné­ral du pays, à une fra­gi­li­sa­tion durable de son modèle social et donc à une crise de l’État royal confucéen.

C’est dans ce contexte de déclas­se­ment éco­no­mique et géo­po­li­tique que l’Empire du Japon ren­force son influence sur le “Royaume ermite”. Suite au Traité de Shimonoseki en 1895, qui consacre alors la fin de l’in­fluence chi­noise sur la Corée, le Japon entame un véri­table mou­ve­ment de colo­ni­sa­tion, de moder­ni­sa­tion et d’ex­ploi­ta­tion éco­no­mique de la pénin­sule. Dans tous les cas, cette “mise en valeur” de la Corée passe sur­tout par la construc­tion d’un modèle pro­duc­tif stric­te­ment tour­né vers la pour­suite des inté­rêts du Japon, ce qui conduit donc à la main­mise de l’oc­cu­pant sur les finances et les domaines de l’Empereur Gojong, l’exploitation des forêts et de la pêche, l’introduction d’un régime des socié­tés et d’un sys­tème ban­caire plei­ne­ment, tous favo­rables à ses objectifs.

Au niveau urba­nis­tique, la ville de Séoul, capi­tale et miroir des évo­lu­tions du pays depuis 1394 (année où elle devient la capi­tale dynas­tie Joseon), est alors for­te­ment mar­quée par la pré­sence japo­naise, qui conduit donc à un fort déve­lop­pe­ment des acti­vi­tés indus­trielles et com­mer­ciales en son sein, mal­gré la mise en place d’une véri­table ségré­ga­tion urbaine entre classes sociales.

Fondée en 1948, la Corée du Sud, qui est doré­na­vant déta­chée de sa par­tie nord, est, dès ses ori­gines, le théâtre d’un affron­te­ment fra­tri­cide qui va alors plei­ne­ment retar­der son déve­lop­pe­ment éco­no­mique après plus d’un demi-siècle d’ex­ploi­ta­tion par le Japon. De 1950 à 1953, la Guerre de Corée, véri­table champ de bataille de l’af­fron­te­ment idéo­lo­gique entre les Etats-Unis et l’URSS, détruit alors l’es­sen­tiel du socle éco­no­mique, déjà fra­gile du pays.

Sa recons­truc­tion indus­trielle et pro­duc­tive passe donc par une aide amé­ri­caine impor­tante, qui repré­sente alors 8% de son PIB et 64% des inves­tis­se­ments menés en son sein. L’économie ne se redresse qu’en 1957, mais per­met, à par­tir de ce moment-là, d’é­ta­blir un envi­ron­ne­ment favo­rable au déve­lop­pe­ment de l’é­co­no­mie de marché.

La pré­si­dence auto­ri­taire de Syngman Rhee (1948−1961), qui intro­duit une poli­tique éco­no­mique basée sur la sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions, per­met alors de construire des liens déter­mi­nants entre état et grands conglo­mé­rats, les chae­bols, puis­sances indus­trielles qui vont alors por­ter le déve­lop­pe­ment éco­no­mique de la Corée du Sud. 

Entre 1961 et 1990, elle a ainsi mul­ti­plié par huit son reve­nu par tête, dimi­nué radi­ca­le­ment la pau­vre­té, réus­si une alpha­bé­ti­sa­tion totale et a rat­tra­pé l’es­sen­tiel de l’écart tech­no­lo­gique qui la sépa­rait des pays les plus développés.

Cette stra­té­gie du “déve­lop­pe­ment du vol d’oies sau­vages” s’est donc appuyée sur une prio­ri­té stra­té­gique accor­dée à la com­pé­ti­ti­vi­té des expor­ta­tions, d’au­to­suf­fi­sance agri­cole, de moder­ni­sa­tion urbaine et d’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion crois­sante par une mon­tée en gamme de ses pro­duits indus­triels et technologiques. 

Suite à la crise asia­tique de 1997, l’é­co­no­mie sud-coréenne prend alors conscience de ses vul­né­ra­bi­li­tés et de sa dépen­dance mas­sive aux inves­tis­seurs étran­gers dans un contexte d’ac­cé­lé­ra­tion de la mon­dia­li­sa­tion finan­cière. Le pays engage donc de nom­breuses réformes struc­tu­relles cen­trées sur un cer­tain ren­for­ce­ment de sa com­pé­ti­ti­vi­té dans des sec­teurs à forte inten­si­té capi­ta­lis­tique comme l’élec­tro­nique ou la construc­tion navale.

À l’heure actuelle, bien que la Corée reste une éco­no­mique inno­vante et dyna­mique, la crise du modèle des chae­bols, les pro­blé­ma­tiques démo­gra­phiques, sociales, socié­tales appa­raissent comme des défis pour l’a­ve­nir, d’au­tant que le pays reste le théâtre d’i­né­ga­li­tés sociales et de genre extrê­me­ment fortes.

Afin de prendre conscience de la com­plexi­té de la Corée du Sud moderne, l’his­to­rien Alain Delissen consi­dère qu’elle s’esquisse alors “sous le signe de mul­tiples trau­ma­tismes : la lente usure d’une dynas­tie et d’un sys­tème social nés au XIVe siècle, perte de sou­ve­rai­ne­té sous les coups des impé­ria­lismes puis de la colo­ni­sa­tion japo­naise, divi­sion natio­nale enfin”. Le Sud est ainsi passé de la grande pau­vre­té au rela­tif bien-être, de la dic­ta­ture mili­taire à la démo­cra­tie plu­ra­liste, d’une iden­ti­té natio­nale bri­sée à une vie cultu­relle riche et assu­rée, d’une pré­sence au monde insi­gni­fiante à une émer­gence significative.

11ème plus grande entre­prise mon­diale, 23% du PIB sud-coréen, … Depuis sa fon­da­tion, Samsung ne cesse de s’é­tendre, de se diver­si­fier et de se ren­for­cer au sein des hié­rar­chies éco­no­miques natio­nales et mon­diales. Au point que cer­tains n’hé­sitent plus à par­ler “d’Etat dans l’Etat”.

Samsung [Samseong en coréen ou “trois étoiles”] appa­rait aujourd’­hui comme le sym­bole de la puis­sance indus­trielle et tech­no­lo­gique de la Corée du Sud ; pays qui a su, au tra­vers de ces grands conglo­mé­rats, les Chaebols, se faire une place de choix aux cotés des plus grandes puis­sances éco­no­miques mondiales. 

L’histoire de Samsung se confond, dès ses ori­gines, à celle de son pays d’o­ri­gine. Fondé en 1938 par l’en­tre­pre­neur Lee Byung Chull, le groupe “trois étoiles” com­mence son ascen­sion dans le sec­teur du polis­sage du riz avant d’en­ta­mer, dès le début des années 1950, un pro­ces­sus de diver­si­fi­ca­tion pré­coce vers le sec­teur de la négoce et des trans­ports ; lui per­met­tant alors d’ap­pa­raitre comme la sixième entre­prise la plus puis­sante de Corée du Sud. 

La créa­tion de Samsung s’ins­crit, par ailleurs, plei­ne­ment dans le contexte de la colo­ni­sa­tion japo­naise de la Corée entre 1910 et 1945. Alors que le Japon décide de délo­ca­li­ser une par­tie des acti­vi­tés de ses Zaibatsus [conglo­mé­rats] au cœur de la pénin­sule coréenne afin d’insuffler un mou­ve­ment d’in­dus­tria­li­sa­tion néces­saire à la moder­ni­sa­tion du pays, les riches familles locales, influentes au sein du monde des affaires, repren­dront à leurs comptes, au moment de la libé­ra­tion, le contrôle de ces conglo­mé­rats afin de fon­der et de déve­lop­per les prin­ci­paux empires éco­no­miques fami­liaux du pays, les Chaebols. 

Suite à la Guerre de Corée (1950−1953), ce sont les poli­tiques d’in­dus­tria­li­sa­tion mas­sives menées les Présidents Syngman Rhee et Park Chung-hee, entre 1948 et 1979, qui vont véri­ta­ble­ment favo­ri­ser l’émergence du groupe “trois étoiles”. Samsung se place alors au centre d’une rela­tion sym­bio­tique entre Etat et Chaebols, et devient ainsi l’ins­tru­ment du déve­lop­pe­ment éco­no­mique coréen, au ser­vice des plans quin­quen­naux gouvernementaux. 

Au début des années 1960, suite à la réorien­ta­tion de la poli­tique indus­trielle, d’une logique de sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions vers une ligne favo­ri­sant l’ex­por­ta­tion mas­sive de biens à forte valeur ajou­tée, Samsung décide de concen­trer sa pro­duc­tion sur l’in­dus­trie lourde et navale, ainsi que sur l’in­dus­trie élec­tro­nique et élec­trique. Samsung Electronics, qui va très rapi­de­ment deve­nir la clé de voûte de l’expansion éco­no­mique natio­nale et inter­na­tio­nale du groupe, est ainsi fondé en 1969. 

Basé sur un modèle éco­no­mique au sein duquel les trans­ferts de tech­no­lo­gie, un réseau effi­cace de filiales et de sous-traitants et les efforts finan­ciers impor­tants accor­dés à la ReD jouent un rôle déter­mi­nant dans son expan­sion indus­trielle, Samsung s’est aussi construit autour d’un sys­tème mana­gé­rial aux concep­tions hié­rar­chiques plei­ne­ment confu­céennes, qui accom­pagne alors ses capa­ci­tés d’a­dap­ta­tion et son effi­ca­ci­té productive. 

Au moment de l’ar­ri­vée du fils du fon­da­teur, Lee Kun Hee, à la tête du conglo­mé­rat en 1987, le groupe entame une cer­taine évo­lu­tion dans ses pra­tiques de ges­tion. Face un double mou­ve­ment de démo­cra­ti­sa­tion poli­tique et de libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique, Samsung décide alors de ren­for­cer son inter­na­tio­na­li­sa­tion en adop­tant des pra­tiques mana­gé­riales plus proches du modèle anglo-saxon domi­nant, tout en conser­vant ses tra­di­tions d’empire éco­no­mique fami­lial.
C’est aussi à par­tir de cette période que le groupe com­mence à s’é­man­ci­per de la tutelle de l’Etat et à ren­for­cer ses moyens de pres­sions poli­tiques direc­te­ment auprès des gou­ver­ne­ments afin qu’ils mettent en œuvre des poli­tiques éco­no­miques favo­ri­sant ses propres inté­rêts économiques. 

Portée par sa filiale Samsung Electronics [dont le chiffre d’af­faires aug­mente de trois points de plus par rap­port au reste du groupe] le Chaebol occupe donc une place hégé­mo­nique au sein de l’en­semble du sys­tème éco­no­mique coréen, lui per­met­tant ainsi d’in­ves­tir de plus en plus dans des sphères extra-économiques. Samsung dis­pose ainsi de ses propres hôpi­taux, de ses propres bourses étu­diantes, de son propre sys­tème de retraites, de ses propres centres de recherche médi­caux. Un aura et une pré­sence quasi-étatique entoure doré­na­vant le conglo­mé­rat que de nom­breux sud-coréens n’hé­sitent plus à appe­ler “République Samsung”.

Cette idée “d’é­tat dans l’é­tat” est aussi ren­for­cée par les dif­fé­rentes affaires de cor­rup­tion dans les­quelles les diri­geants de Samsung ont été impli­quées, à l’i­mage du “Choi Gate” en 2017, qui semble alors illus­trer les conni­vences politico-financières, faites de pots de vins et de détour­ne­ments de fonds, entre les élites ins­ti­tu­tion­nelles du pays et les ges­tion­naires du groupe.

Alors que la Corée du Sud semble de plus en plus dépen­dante de ses Chaebols, des appels en faveur d’une pro­fonde réforme du sys­tème éco­no­mique émergent au sein de la socié­té. Bien que l’é­lec­tion du nou­veau Président Moon Jae-In se soit faite sur la pro­messe de pro­fonds chan­ge­ments autour des struc­tures entou­rant les conglo­mé­rats, leur poids au sein du PIB, des expor­ta­tions et du mar­ché de tra­vail rend toute ten­ta­tive de réformes com­plexe, voire périlleuse. 

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